mercredi 26 août 2015

Ce qui m'a le plus manqué en Colombie, c'est la STIB.

Bruxelles, mardi, dix-huit heures. Mon vol Iberia IB3214 vient d'atterrir. Après plusieurs mois passés en Colombie, je scrute bien chaque détail à mon arrivée. Il n'y a pas meilleur observateur de son propre pays que celui qui l'a déserté pendant longtemps. Je sors au niveau des départs. Je n'ai pas envie de me faire accoster par un chauffeur de taxi bruxellois. Pas tout de suite, je ne suis pas encore prêt psychologiquement. Je croise du regard les contrôleurs aléatoires et quelques vacanciers sur le retour. Le nombre de sourires au mètre carré a fortement chuté en quelques heures de vol. Ça doit être le temps. Le ciel est bas et gris. Le fond de l'air est frais. Il pleut. Pourtant, il a fait beau toute la journée et il fera beau demain. Mais je ne sais pas pourquoi, en Belgique, ils s'arrangent toujours pour qu'il fasse dégueulasse quand vous atterrissez, comme un message d'avertissement : « Les vacances sont finies, mon coco ! ».

En Colombie, il ne fait pas toujours beau non plus. Selon les altitudes, il fait plus ou moins chaud. A Bogota (2600 mètres), il fait entre 14 et 19 degrés toute l'année et il pleut très souvent. A Medellin (1500 mètres), de 24 à 29 degrés. A Carthagène des Indes, au niveau de la mer des caraïbes, entre 28 et 36. On choisit sa ville en fonction du climat qu'on préfère. Finalement, le seul problème de la météo en Belgique, c'est son imprévisibilité.

Les portes automatiques s'ouvrent, je mets le nez dehors et suis immédiatement saisi par l'odeur du tabac. Il y a une dizaines de cendriers à l'entrée de l'aéroport, dont certains en forme de cigarettes, comme si on voulait rappeler aux fumeurs de ne pas oublier d'en griller quelques-unes avant de prendre l'avion. Cela contraste avec la Colombie. Sur beaucoup de terrasses en ville, on ne peut même plus fumer dehors. Les Colombiens fument très peu et certainement pas en mangeant. Je pensais que c'était une impression, mais j'ai vérifié. La Belgique est dans le top 20 des pays où on fume le plus. La Colombie est classée 80ème dans ce même classement. Les Colombiens ont les dents blanches et ils veulent qu'elles le restent.

Accoudé à un cendrier en métal argenté, un type me regarde bizarrement en fumant. En fait, Il regarde tous les gens qui sortent et scrute minutieusement leurs bagages. Je sais qu'on ne peut plus pratiquer le délit de sale gueule, mais tout de même, celui-là, je ne lui confierais pas ma fille si j'en avais une. Moi, j'attends qu'on vienne me chercher. J'ai des bagages. Lui n'a rien. Nous sommes au niveau des départs. Il me regarde à nouveau avec un air malsain. Cela me met mal à l'aise. Je n'ai pas vécu cela depuis longtemps. Je regarde autour de moi et réalise qu'il n'y a pas un seul agent de police ou de sécurité dans toute la zone. La Belgique a toujours eu peur du gendarme. Du coup, on ne les voit plus. En Colombie, l'aéroport est ultra-sécurisé et quand vous croisez quelqu'un du regard, en général, il vous sourit. Il y a cette impression, malgré l'histoire de ce pays et la très grande pauvreté qui y subsiste encore, que rien ne peut vous arriver. Les gens sont gentils, agréables par défaut. Les policiers aussi, ils font leur job avec plaisir, comme tout le monde. 

En route vers mon appartement, nous passons dans le quartier Flagey. Là, au milieu d'un grand de tas de poubelles éventrées par des chats, un homme urine contre le mur. J'avais oublié cela aussi, l'éducation à la belge. Dire que certains Colombiens imaginent l'Europe comme un paradis. Eh bien oui, c'est un paradis, mais les anges pissent dans la rue. La saleté me surprend. Dans le quartier de Bogota équivalent d'Ixelles, on pourrait lécher le sol. Les Colombiens sont très soucieux de l'hygiène en général. On voit très peu de mégots par terre et je ne sais pas comment ils font avec leur poubelle, mais elles ne traînent pas dans les rues. Dans la restauration aussi, ils font très attention. On ne vous vendra jamais un sandwich sans mettre des gants et jamais on ne vous nourrira avec la même main que celle qui a touché de l'argent.

Bon, cela ne fait que vingt-quatre heures que je suis rentré et il faut que je me réadapte. Il faut que je me concentre sur les trucs positifs. Qu'est-ce qui n'allait pas en Colombie ? Qu'est-ce qui me dérangeait le plus ? Qu'est-ce qui est mieux à Bruxelles ? Ah je sais ! La STIB ! A Bogota, on prend le taxi pour un oui ou pour un non. Ils sont très bon marché. Il y a Uber aussi, beaucoup plus sûr. Mais dès que vous montez dans une voiture, c'est parti pour l'aventure. Impossible de dire à quelle heure vous allez arriver. Si vous pensiez avoir vu des embouteillages dans votre vie, allez jeter un œil là-bas. Un trajet en voiture peut durer une demi-heure, une heure, une heure et demi... La ville est gigantesque et embouteillée en permanence. Les heures de pointe ? De cinq heures du matin à minuit. Pas beaucoup d'alternatives. Une semaine dans la capitale colombienne et vous embrasseriez le tram 94 sur la joue et le métro Arts-Loi sur la bouche, même si elle est toujours en travaux. Ils ont inventé un système ingénieux de bus articulés, le Transmilenio. Le Transmilenio traverse la ville à toute vitesse, uniquement sur site propre. Son réseau ressemble à celui d'un métro. Les arrêts sont conçus comme des stations. On embarque à partir d'un quai surélevé. Mais avec ses neufs millions d'habitants, ces bus sont tout le temps bondés et il faut avoir Bac +7 pour comprendre lequel il faut prendre. Il y a aussi les petites « busetas » qu'on utilise comme des taxis parce qu'elles s'arrêtent n'importe où à la levée du bras. Et puis il y a le vélo et de très belles pistes cyclables, mais il faut être courageux dès qu'on quitte les surfaces planes. Pédaler dans la Cordillère des Andes, c'est réservé aux sportifs professionnels. C'est d'ailleurs un Colombien qui menait le Tour d'Espagne jusqu'à cet après-midi. Et quand il n'y a pas de pistes cyclables, mieux vaut faire son testament avant de monter sur un vélo, le respect des usagers faibles n'étant pas encore tout-à-fait entré dans les mœurs là-bas.

Ce serait donc ça. Ce serait donc la STIB qui m'a manqué le plus en Colombie. Quelle chance on a en réalité. Pouvoir aller partout, à pieds, dans des trams, des bus et des métros modernes et pas trop bondés. Je me souviens d'avoir pris le tout nouveau bus 95, silencieux, écologique, avec son sol luxueux en parquet boisé. Bon, pour être tout-à-fait honnête, je me souviens aussi que deux semaines après son lancement, il y avait déjà des déchets au sol et un siège à moitié éventré. Ça, vous ne verrez pas en Colombie. Les bus sont bondés mais ils sont propres. Rien ne tombe du ciel et les gens respectent le peu qui est mis à leur disposition. Vous ne serez jamais bousculé non plus. Et si une femme monte à bord avec un enfant sur les bras, la moitié du bus se lève pour lui laisser la place. La STIB, c'est le paradis, mais mes anges à moi, ils sont restés en Colombie...