vendredi 16 octobre 2015

Impressions bruxelloises

Mercredi 15 octobre. J'ai terminé la deuxième version de "Lulo", mon second roman. Je me rends donc dans un copy-center, quelque part entre Ixelles et Saint-Gilles, et dont je tairai le nom. La jeune femme derrière le comptoir semble débordée. Il y a une file de cinq personnes qui attendent en silence, les yeux baissés, avec dans les mains un premier syllabus, un projet de carte d'anniversaire ou comme moi, une clé USB contenant le dernier produit de leur imagination. Je dis bonjour et personne ne me répond, pas même la vendeuse. Nous sommes à Bruxelles, j'avais oublié. Le temps est à l'arrêt et ma pensée en profite pour divaguer. Je ne peux pas aller ailleurs. Le copy-center semble avoir un monopole de fait dans le quartier. Quand mon tour arrivera enfin, je remettrai la clé USB à la vendeuse. Elle ira s'asseoir à son ordinateur et lancera l'impression de "Lulo". Elle me facturera pour cela un supplément de trois euros de "frais de traitement de fichier", alors que mon PDF ne nécessite aucune adaptation particulière. Il suffit d'appuyer sur "Imprimer" et choisir ensuite une des nombreuses machines présentes dans le magasin et aussi silencieuses en ce moment que sa patiente clientèle.

Je me dis que je devrais peut-être acheter une imprimante et faire tout cela moi-même à la maison. Mais j'ai d'autres raisons d'aller dans un copy-center. Je dois parfois scanner des romans qui ont été annotés et corrigés à la main, pour les envoyer ensuite à mon éditeur. Je fais aussi, ponctuellement, des impressions couleur pour certains projets dont je ne parlerai pas ici. Je devrais m'acheter tout un matériel de pointe et je ne devrais plus faire la file devant cette vendeuse débordée et parfois arrogante. Mais je n'ai pas envie d'investir plusieurs centaines d'euros dans une imprimante professionnelle couleur avec option scanner; et puis, je ne veux pas encombrer davantage mon bureau. Sans parler des fameuses cartouches, du papier, et de l'entretien. Tout un matériel, je ne l'utiliserai que ponctuellement. Je n'écris pas encore un roman par jour. C'est sûrement, dans mon cas, un investissement inutile. Pourtant, il y a des gens qui disposent de tout cela chez eux. Peut-être dans ma propre rue, à quelques mètres de mon appartement. Pendant que je fais la file dans ce copy-center, il y a sans doute trois ou quatre grosses imprimantes qui dorment quelque part dans le bureau d'un de mes voisins et qui n'ont plus été utilisées depuis la fabrication des faire-parts de naissance de leur deuxième enfant. Si j'avais un moyen de savoir cela, je pourrais entrer en contact avec ces personnes équipées. Je serais prêt à leur payer une somme juste et équitable pour utiliser leur matériel de temps en temps. Cela leur permettrait de rentabiliser leur investissement à eux et, comme on dit, "arrondir leurs fins de mois". Et puis, c'est une occasion de rencontrer mes voisins proches, de les connaître un peu mieux, bref, de créer ce fameux lien social dont on nous parle si souvent. Pour arriver à cela, on aurait juste besoin d'une application mobile assez simple, où mon voisin enregistrerait le matériel dont il dispose et les horaires où il peut être utilisé. Je chargerais mon fichier directement sur l'application et je demanderais l'impression à distance. Un message m'indiquerait ensuite quand mon voisin est disponible pour que je vienne récupérer mon document, peut-être autour d'un café.

Evidemment, si une pareille application existait, les copy-centers seraient vite en danger. Leurs clients comprendraient tôt ou tard qu'il est devenu absurde d'aller faire la file loin de chez eux, alors qu'ils peuvent trouver un service moins cher et plus convivial au coin de la rue. Le syndicat des copy-centers, s'il en existe un, manifesterait sans doute son mécontentement en disant que tout cela est illégal et on se poserait, avec raison, des questions sur la nature des revenus perçus par mon voisin détenteur de photocopieuse. Mais j'imagine aussi qu'il n'y aura pas de descente de police chez lui pour vérifier ce qu'il fait exactement avec son équipement bureautique. Et que les autorités finiront par reconnaître que le monde a changé, qu'il est fini le temps où nous achetions en masse des appareils dont nous n'avons en réalité pas besoin tout le temps et que la technologie permet aujourd'hui un partage plus intelligent des ressources, ce qui est bénéfique pour notre environnement. On adapterait la réglementation pour accompagner ce mouvement. La loi est toujours en retard face à la réalité.

Finalement, j'ai reçu mon document "Lulo" que je suis allé remettre ensuite à une lectrice-test du côté de Schaerbeek. Au retour, elle m'a déposé près du quartier européen. Il y avait un embouteillage monstre et sa voiture n'avançait plus. J'ai voulu prendre le métro mais il était hors service suite à un regrettable accident dans la station Porte de Namur. J'ai donc décidé de continuer à pied. Il était seize heures trente. La ville semblait complètement à l'arrêt. Toutes les rues du quartier Arts-Loi étaient embouteillées. Depuis le coin d'un trottoir, j'ai observé ces longues files d'automobilistes, tous seuls au volant, immobilisés dans leur habitacle et tentant de trouver une manière décente de tuer le temps. Leur pensée divaguait-elle également? Rêvaient-ils d'un autre modèle, comme moi dans la file au copy-center? Un peu plus loin, après avoir réussi à rejoindre la gare d'Etterbeek en train, j'ai tenté de prendre le 95. Deux grands bus articulés sont arrivés bondés et il m'a été impossible d'y monter. Il s'est mis à pleuvoir. J'ai saisi mon téléphone mobile machinalement et j'ai ouvert l'application Uber qui m'a rappelé que le service était suspendu. Je suis donc rentré à pied sous la pluie, parmi les bruits de klaxon et les vapeurs de diesel frelaté. Nous sommes à Bruxelles, j'avais oublié.