vendredi 29 janvier 2016

Le suicide de la télévision

Hier, j'ai voulu regarder le journal télévisé dans ma télévision. C'est marrant, le journal télévisé. C'est une émission d'une demi-heure qui passe à 19h, puis à 19h30 sur la chaîne concurrente puis à 20h en France. Je n'ai jamais compris l'horaire. C'est plus ou moins à l'heure du repas du soir et c'est bien étalé. On dirait qu'ils se sont concertés pour être sûrs qu'on regarde la télévision en mangeant alors que selon une étude de l'Université du Minnesota ou du Connecticut, c'est sûrement très mauvais pour la digestion. Le concept du journal télévisé est assez simple. En gros, il y a une équipe qui se balade toute la journée aux quatre coins du pays et qui prépare des reportages. Et le soir, ils balancent tout à l'antenne, dans un ordre chronologique probablement établi lors d'une réunion très ennuyante : « Combien de morts ? Il y a des Belges ? ». Entre les reportages, il y a un monsieur ou une dame qui vous regarde droit dans les yeux avec un petit sourire en coin ou un regard attristé ; et qui annonce les reportages qu'on va voir les uns à la suite des autres. Parfois, il y a des reportages qui commencent comme ceci : « Selon nos confrères de la Dernière Heure... » et là, c'est très frustrant car on se demande pourquoi on regarde la télévision pour apprendre un truc que tout le monde a déjà lu vu sur Internet toute la journée ou lu dans le quotidien partagé de « Chez Josiane », le café du coin. Soit, le journal télévisé est en direct. Cela donne l'impression d'apprendre des choses importantes et de faire partie d'une communauté : celle des gens qui regardent le journal télévisé en direct dans la télévision.

Mon décodeur réfléchit trop

Mais voilà, hier soir, il y a eu un problème. Le nouveau décodeur que Proximus m'a obligé d'installer il y a quelques mois ne fonctionnait pas. C'est devenu très compliqué la télévision, d'un point de vue technique. Avant, quand j'étais petit et qu'on regardait la télé avec nos parents, c'était assez simple. On allumait la télévision en appuyant sur « On » puis on changeait de chaîne avec un bouton et on baissait ou augmentait le volume avec un autre bouton. Aujourd'hui, malgré les progrès technologiques, c'est devenu terriblement complexe. Il faut d'abord retrouver les télécommandes. Il y en a cinq ou six sur la table du salon et évidemment, elles se ressemblent toutes. Ensuite, il faut allumer la télévision, puis allumer le décodeur. La télévision ne s'allume pas immédiatement. On dirait qu'elle se lance comme un vieux PC tournant sur Microsoft 95. Le décodeur, c'est la même chose. Il dit « Bienvenue » puis il prend quelques secondes pour démarrer. Comme s'il devait d'abord se rappeler des numéros de chaînes, comme s'il devait prendre un café avant d'être vraiment bien réveillé. Ensuite, vous commencer à zapper et à regarder ce qu'il y a à la télévision à ce moment-là. Mais là de nouveau, c'est étrange, car ça ne marche plus comme avant. Avant, quand tu appuyais sur le bouton pour changer de chaîne, il passait à la chaîne suivante en un centième de seconde. Aujourd'hui, il réfléchit d'abord. Imaginons que vous regardez la RTBF (le numéro 1, je parie) et que vous voulez passer sur RTL (le 4?). Eh bien au lieu de changer directement, on sent que l'appareil réfléchit un peu, comme s'il hésitait avant de vous balancer la chaîne suivante, puis il affiche le numéro 4 avec la mention « RTL » en-dessous de l'écran et deux secondes après, là il change effectivement l'image. Mais l'image met encore un temps avant de se stabiliser et le son n'est pas immédiatement synchronisé. La bouche du présentateur fait un mouvement qui ne correspond pas encore au mot qu'on entend à ce moment-là. C'est le principe de la télévision numérique. C'est la transmission dite « par paquets », sauf que tu ne reçois pas tous les paquets en même temps. Hier, ça n'a pas fonctionné du tout. Il y avait juste le son et un grand écran bleu sur lequel était écrit « Bienvenue Proximus TV ». J'ai essayé de changer de chaîne mais cela ne marchait pas. La télécommande, elle aussi, produisait une lumière bleue mais elle ne provoquait aucun changement. Alors vous me direz : « Mais pourquoi tu n'utilises pas la fonction 'revoir' ». Et c'est vrai, il y a moyen de voir le JT en horaire décalé. Mais ça ne m'intéresse pas moi, ça. Je peux le faire sur Internet, je n'ai pas besoin de la télévision pour ça. Si j'ai une télé, c'est pour regarder le JT au moment où il passe et faire partie de la communauté des « gens qui regardent le JT en direct ».

Je connais la musique (de Proximus)

Comme ce n'est pas la première fois que nous avons un problème avec ce décodeur, j'ai décidé d'appeler Proximus. Ce n'est pas non plus la première fois que j'appelle Proximus. La dernière fois, l'image était tellement instable que le film se coupait plusieurs fois et toujours, bizarrement, dans les moments les plus prenants où il y a beaucoup de suspense. C'est comme pendant les matchs de foot, au moment où il y a un mouvement intéressant et qu'une équipe s'apprête réellement à marquer un but, c'est là que la télévision plante. Comme s'il y avait une surcharge d'attention, comme si la télévision connaissait des problèmes au moment où trop de téléspectateurs la regardent avec beaucoup d'intérêt, les yeux rivés sur l'écran. On ne sait pas très bien. Je n'ai finalement pas appelé Proximus. Je connais la musique. Leur musique. Littéralement. Il va y avoir une attente très longue. On va me proposer d'abord une solution étrange, par exemple débrancher tout et rebrancher tout, enfoncer un cure-dent dans une boîte blanche pendant quatre secondes ou débrancher ma machine à café. Et puis cela ne fonctionnera de nouveau pas et il faudra les rappeler, attendre dans la file en écoutant leur musique et réexpliquer tout le problème à quelqu'un d'autre. Quand le problème sera réglé, tous les JT seront terminés et il y aura une connerie d'émission de télé-réalité ou un film américain de 1998 en version française que je peux voir à tout moment sur Internet également. Non, ce que je veux, c'est faire partie de cette foutue communauté qui regarde le JT en temps réel. C'est l'unique raison pour laquelle j'ai une télévision. J'ai donc décidé d'utiliser les grands moyens. J'ai publié un message sur les réseaux sociaux à l'attention de Proximus, en leur signalant clairement que si le problème de ma télévision n'était pas réglé dans les 24 heures, je mettais fin à tous mes contrats avec cette entreprise. Certains diront que je mets la pression, que je suis un peu dur avec Proximus, que je devrais peut-être changer de canal de trois à quatre dans la configuration arrière de mon décodeur, que je devrais appeler le 0800... Non ! Je ne veux plus entendre parler de tout ça. Je ne veux plus essayer de comprendre. Cela fait des mois que nous payons chaque mois près de 100 euros à cette entreprise, alors maintenant on va nous envoyer un technicien, il fera tout ce qu'il voudra, je lui filerai même un cure-dent s'il le souhaite, mais quand il partira d'ici la télévision fonctionnera. Et si ce n'est pas le cas, on mettra fin à toute cette aventure.

"Entre 8h et 17h"

Proximus n'a pas tardé à réagir à mon message sur Twitter. Je dois dire qu'ils sont assez réactifs et je n'en veux à personne personnellement. Un technicien va venir aujourd'hui. Ils m'ont dit qu'il passerait... entre 8h et 17h. Bon, je suis obligé de faire une petite parenthèse à ce sujet. D'abord, je voudrais qu'on cesse de dire qu'en Afrique, ils ont un rapport étrange au temps. J'ai souvent entendu cette phrase : « Tu sais, en Afrique, si on te donne rendez-vous à une heure, ce sera peut-être trois heures en réalité ». Eh bien je trouve ça très précis ! Parce qu'ici en Belgique, un rendez-vous avec un technicien, c'est entre 8h et 17h ! Je me demande même si ce n'est pas un peu présomptueux d'encore appeler cela un "rendez-vous". A mon avis, c'est prévu pour les gens qui ne travaillent pas. Ça tombe bien, je suis écrivain. Je n'ai pas trop de rendez-vous aujourd'hui et ils vont quand même me prévenir une demi-heure à l'avance. Je dois donc rester dans le quartier, ne pas trop m'éloigner et quand mon téléphone sonnera, je courrai à la maison comme un con pour ne pas louper l'arrivée du technicien. En attendant, je suis dans mon salon. Cela me donne le temps d'écrire ce petit billet et de réfléchir à tout cela. Finalement, cette télévision, est-ce que j'en ai vraiment besoin ? Si je compare le nombre d'emmerdes que j'ai avec ce truc avec ce qu'il m'apporte réellement, le bilan est assez négatif. Au fond, je regarde surtout les JT qu'on peut voir sur Internet en direct également, je regarde quelques émissions de débat ou d'investigation qu'on peut revoir aussi et dont les meilleurs moments font généralement le buzz sur Youtube juste après. En gros, plus les heures passent et plus je me dis que je vais arrêter la télévision. Je gagnerai deux mètres carré dans le salon, moins de poussières à faire, deux télécommandes en moins et la certitude de ne plus jamais entendre la petite musique de Proximus. Sauf évidemment le jour où il y aura une panne d'Internet. Mais ce jour-là, j'irai lire la DH, chez Josiane en bas.