lundi 29 février 2016

Voitures de société: pour en finir avec une société de voitures

Il y a quinze ans, je travaillais pour une grosse entreprise de télécommunications. C'était la grande époque des voitures de société. Sur 1800 employés, 1200 bénéficiaient de cet avantage. Après quelques mois, on m'a aussi proposé d'avoir une voiture de fonction « parce que j'avais le grade pour ça ». Cela n'avait rien à voir avec mes déplacements professionnels. En quelques jours, je me suis retrouvé au volant d'une spacieuse berline que je ne me serais jamais payée moi-même, qui était plus difficile à garer dans Bruxelles et dont je n'avais, de toute façon, pas besoin. La taille de la voiture n'était pas non plus liée à mes activités professionnelles, mais à mon statut (« Tu es cadre, tu as droit à une Mondeo ou une A4 Break). J'avais aussi reçu une carte de carburant. Je pouvais rouler comme un taré, accélérer pour aller piler au feu rouge, partir à la mer sur un coup de tête à deux heures du matin et faire des petits accidents sans jamais rien payer. Le pied ! Un peu plus tard, un nouveau patron français a pris les commandes de l'entreprise. On m'a raconté que lui-même avait été surpris de recevoir une si grande voiture, tout habitué qu'il était au mode de vie parisien où les voitures de société sont bien plus rares et où la plupart des cadres supérieurs prennent régulièrement le métro ou le RER (à ce sujet, environ un tiers des Parisiens possèdent une voiture, contre deux tiers de Bruxellois...).

"Si cela continue comme ça, un jour on recevra sa prime de vacances annuelles sous forme de bon d'achat chez Neckermann"

Aujourd'hui, on a atteint les limites du système en Belgique. D'abord, les employés comprennent de moins en moins pourquoi leur employeur, certes étouffé fiscalement, doit décider de ce qu'ils font ou pas avec leur salaire. Il y a les chèques-repas pour être sûr qu'on s'achète à manger de temps en temps, les titres services pour être sûr que les chemises seront bien repassées et les éco-chèques parce que « c'est trop cool d'acheter bio et durable », surtout quand on fait 30.000 km par an à bord d'une Diesel 110 CV. Tout fonctionne comme si l'employé belge était un enfant à qui on n'ose pas donner trop d'argent liquide de peur qu'il aille le dépenser « à autre chose ». Si cela continue comme ça, un jour on recevra sa prime de vacances annuelles sous forme de bon d'achat chez Neckermann ou Club Med en fonction du statut. Et les bonus sur les résultats seront payés en « Bongo » pour une thalassothérapie pour deux personnes. J'ai toujours trouvé surprenant que des employés à qui on confie la destinée d'une entreprise soient infantilisés à ce point...

La première cause des bouchons, c'est le nombre de voitures.


Et puis, il y a un truc qu'on a tendance à oublier en Belgique : c'est que la première cause des embouteillages, vous le croirez ou non, c'est le nombre de voitures ! Eh oui, c'est dur à entendre, mais c'est d'ailleurs la définition même d'un embouteillage : il y a trop de voitures qui essayent de passer au même endroit au même moment. Alors bien sûr, on peut dire que c'est la faute des tunnels, des ministres, des cyclistes, de la pluie ou de l'horoscope, mais sans être expert en logique, reconnaissons tout de même que le nombre de voitures, c'est quand même un élément important dans la création d'un bouchon ! Et dans ce contexte, la voiture de société crée bel et bien une société de voitures. Le problème aujourd'hui, c'est qu'on a touché le point de non retour. A Bruxelles, il y a pourtant un réseau de transports très performant. Je suis toujours étonné quand je prend le bus ou le tram de constater que, même aux heures de pointe, j'ai souvent une place assise et les correspondances sont assez fluides alors que j'entends partout dire que "les transports en commun, c'est l'enfer". En fait, le seul truc qui me ralentit encore dans Bruxelles, ce sont les files de voitures, là où le bus ou le tram ne dispose pas encore d'un site propre. Bien sûr, il y a de nombreux investissements à faire et le réseau RER a quinze ans de retard. Mais saviez-vous qu'il y a 28 gares SNCB dans Bruxelles ? Et qu'à l'heure où vous lisez ces lignes, une bonne partie d'entre elles sont probablement vides ? Certains me diront sans doute : « Mais bon, c'est facile de prendre les transports en commun quand on n'a pas d'enfants ». Bien sûr, mais je croise de plus en plus de familles avec enfants dans le métro et le tram. Il n'y a pas de carré blanc sur le logo de la Stib. Et quand je regarde les types en costume cravate coincés dans les files, seuls au volant de leur BMW, ils ne me donnent pas toujours l'impression d'avoir changé un bébé récemment... Donc, qu'on le veuille ou non, il va falloir le faire ce fameux « modal shift ». Les jeunes générations qui rêvent plus de s'acheter un Smartphone que leur première Polo d'occasion, nous y aideront certainement. Quant à la voiture de société, même si c'est « super cool » d'en recevoir une, il va falloir progressivement lui dire adieu et d'abord dans les nombreux cas où elle n'est absolument pas nécessaire. Bien sûr, politiquement, ça va faire mal. Avec 600.000 voitures de société en Belgique, la personne idéale pour prendre une telle décision, ce serait un ministre de 89 ans, en phase terminale du cancer et qui souhaite ne plus jamais se présenter aux élections. Lui au moins pourra terminer sa carrière en ayant réalisé quelque chose que beaucoup de politiciens et d'automobilistes belges ont aujourd'hui peur de faire : changer le monde.