samedi 26 mars 2016

Pourquoi je n'irai pas marcher « contre la peur »

Il y a un an jour pour jour, j'étais dans le grand hall des départs de l'aéroport de Bruxelles-National (qui est en réalité un aéroport international, autrement connu sous le nom de « Zaventem » et à ne pas confondre avec "Brussels South" qui est, en fait, à Charleroi. Bref, Bienvenue en Belgique).

Et dans cet aéroport, je faisais un truc terriblement osé : je prenais un café dans le Starbuck's, à huit heures du matin (notez que c'est une belle heure pour prendre un café).

Un voisin de table m'a demandé de garder sa place et de surveiller son téléphone en charge pendant qu'il allait aux toilettes. Je lui ai dit : « Aucun problème ! ». Cela m'avait l'air assez simple comme mission. Deux minutes plus tard, un type qui sentait l'alcool a arraché le chargeur du mur et pris la place du client qui était parti aux toilettes. Je précise tout de suite pour éviter les commentaires racistes : il n'avait pas une tête à s'appeler Mohamed, plutôt celle d'un ancien militaire américain en dépression ; et il avait sans doute bu plus, ce matin-là, que l'ensemble du monde arabo-musulman.

Je me suis levé et j'ai tenté de raisonner l'intrus en vain. Il m'a regardé méchamment avec des yeux qui semblaient dire « Qu'est-ce que tu me veux, toi ? » J'ai remarqué qu'il n'avait pas de café et qu'il n'avait rien commandé (ce qui n'est pas un bon signe d'intégration aux valeurs de l'environnement Starbuck's).

J'ai finalement du insister auprès du serveur pour qu'on intervienne et qu'on fasse sortir cet ivrogne.
L'homme a accepté de quitter le snack en me fixant toujours avec haine puis, il s'est posté dans le hall et m'a attendu devant la vitrine du Starbuck's, en face des guichets d'enregistrement (sic). J'avais un peu l'impression d'être dans un bar louche d'une rue déserte, à trois heures du matin, mais non, j'étais bien dans l'aéroport international de Bruxelles.

Là, j'ai commencé à avoir peur. Avant de sortir, j'ai regardé autour de moi et me suis aperçu qu'il n'y avait pas un seul agent de sécurité ou de police visible dans tout le hall des départs. Je suis finalement allé voir une hôtesse de Brussels Airlines pour lui signaler la situation (« Il y a un type menaçant et ivre qui me suit dans l'aéroport »). Dans un grand aveu d'impuissance, elle m'a demandé de quel côté il était et m'a conseillé "d'aller un peu plus loin et de l'éviter" (re-sic!). C'était la première fois de ma vie que je me sentais en insécurité dans un aéroport international.

La seconde fois, c'était plus récemment, à la sortie de... l'aéroport de Bruxelles-National. Parmi l'odeur de cigarette typique du trottoir aux arrivées, alors que j'attendais une voiture qui venait me chercher, un type a commencé à me fixer avec insistance. Je me suis éloigné et me suis aperçu qu'il faisait la même chose avec tout le monde, en regardant à chaque fois les gens de haut en bas, en particulier les femmes qui avaient un sac à main. Ce jour-là non plus, je n'ai vu aucune présence de sécurité dans l'environnement proche. Le désert total.

Jusqu'à mardi, quand je racontais ces anecdotes, on me prenait autant au sérieux que le syndicat des policiers qui dénonce le manque de sécurité de cet aéroport depuis longtemps. On m'a même dit un jour que je « le cherchais un petit peu » (re-re-sic), un peu comme pour les femmes harcelées ou violées à qui on dit qu'elles devraient cesser de porter la jupe.

Bien sûr, ces deux histoires sont dérisoires par rapport à la douleur des proches et des victimes des terribles attentats de ce mardi 22 mars 2016 et je suis même gêné de devoir en parler ici. Bien sûr, la sécurité à 100% n'existe pas. On connaît la rengaine. Mais venir dire aujourd'hui que l'aéroport de Bruxelles-National était correctement sécurisé, c'est se foutre de la gueule des gens !

Ce dimanche, on me propose de marcher « contre la peur ». J'avoue que j'ai été surpris en lisant le titre de cette manifestation. La peur, c'est une émotion. Selon Wikipédia, « La peur est une émotion ressentie généralement en présence ou dans la perspective d'un danger ou d'une menace. En d'autres termes, la peur est la capacité de reconnaître le danger et de le fuir ou de le combattre ». 
Je ne sais pas très bien comment on peut lutter contre une émotion. Un peu comme si on devait manifester contre la « joie » ? En tous cas, moi, je ne veux pas lutter contre mes émotions. Je préfère les écouter (c'est ce que recommandent les psys) et écouter celles des autres. Écouter la peur de ces femmes qui se baladent dans Bruxelles et se font harceler ou insulter, écouter la peur de ceux qui admettent qu'ils n'ont plus mis les pieds dans certains quartiers depuis longtemps, écouter la peur du père de famille quand il doit traverser une rue avec ses enfants dans la capitale, écouter la peur du cycliste qui est déjà tombé sur un automobiliste violent à qui on avait eu le malheur de faire perdre quatorze secondes, écouter la peur des utilisateurs des transports qui n'ont pas des horaires de bureau et se retrouvent souvent dans des stations totalement vides, écouter la peur des policiers qui refusent de travailler à l'aéroport par manque d'effectifs ; et surtout écouter la peur de celui qui signale un sac abandonné dans les escaliers du métro.

Franchement, je n'ai jamais eu peur pour ma vie dans Bruxelles, jusqu'à mardi. J'ai eu peur de me faire emmerder, de passer une mauvaise journée, de traverser la rue, ça oui. Depuis mardi, c'est différent.
Depuis mardi, j'ai eu la confirmation d'une intuition : si j'étais terroriste, bien sûr que je m'installerais à Bruxelles ! C'est l'endroit idéal! C'est une ville « trop cool », « relax », où il fait « bon vivre ». Enfin, ça, c'est quand tu es super-éditorialiste dans un bureau feutré, que tu n'habites plus Bruxelles depuis longtemps et que tes seules sorties dans la capitale se font en VIP à Flagey. Mais où ces gens vivent-ils pour nier à ce point le réel ? Comment se déplacent-ils?

Dimanche, si je vais marcher, ce sera pour les victimes et leurs familles, ou contre le terrorisme. Mais ne me demandez pas de manifester contre des émotions, surtout des émotions dont Wikipédia me dit qu'elles permettent de combattre un danger. La peur, si on l'écoute, n'amène pas que des problèmes... Elle peut aussi amener la vigilance, la communication, la convivialité et même la solidarité. Je préfère qu'on écoute cette émotion, pour une fois, mais de façon positive. Sans essayer de l'étouffer, car les émotions enfouies reviennent toujours, sous une forme que je préfère ne pas imaginer aujourd'hui.


6 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer
  2. Le raisonnement me parait logique et sain. En plus il me parle, car combattre des peurs cela ma parle, 8 années de dépression anxiogène et des dizaines de visites chez le psy.
    Les émotions, même celles qui ont le même nom, comme la peur, ne sont pas identiques en fonction des personnes et de la situation, comme c'est très justement écrit.
    Une personne que j'ai connu, avec qui j'ai eu des conversations agréables, des rires et sourires partagés est morte dans ce maudit métro, j'ai pas envie de partager mes émotions sur cela avec une foule. Mais je comprends l'envie de vouloir avoir une certaine réaction de condamnation.

    RépondreSupprimer
  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer
  4. Je comprends le slogan "marcher contre la peur" comme "surmonter sa peur" et ça, c'est sain! Quand on n'a plus peur, on se sent plus fort et on peut agir!

    RépondreSupprimer