mardi 24 mai 2016

Petit extrait de "Superflus" en attendant "Lulo"

 "Effectivement, Victor n’aimait pas les journalistes. En tout cas, il détestait les personnes qui remplissaient les pages des quotidiens et des sites web d’actualités ou alimentaient en minutes d’audience les journaux télévisés, puisqu’il lui avait paru présomptueux de les appeler «journalistes» depuis longtemps. La course à l’audience, à développer pour le web, à sauvegarder pour la télévision et la presse écrite papier, avait provoqué un phénomène étrange. La presse ne parlait plus de ce qu’il s’était passé, mais de ce qu’il fallait faire. Du bilan sur le marché immobilier (« Est-ce le moment d’acheter ? ») aux conseils relationnels à deux sous (« Cinq trucs qui la feront craquer »), les lignes éditoriales s’étaient orientées de plus en plus vers la pratique de la vie quotidienne en s’éloignant de la quête de vérité, de la synthèse pédagogique ou de l’explication d’événements. On pouvait lire tout un journal et n’apprendre absolument rien de ce qui se passait réellement dans la société d’aujourd’hui, les journalistes hyper-connectés s’étant eux-mêmes éloignés de la réalité qui les entourait. Même la rubrique des chiens écrasés avait disparu – elle n’avait d’ailleurs jamais abordé ce problème de sécurité routière avec profondeur – et fut remplacée par la « rubrique des chiens mordus», qui consistait en une collection de faits divers aussi bizarres qu’inutiles à la compréhension du monde : «Ivre, il épouse sa chèvre Anita», « L’amende de trop: un Bruxellois tente de sodomiser un horodateur » ou encore « Charleroi: à 16 ans, elle met au monde son troisième enfant.» Un nivellement par le bas qui n’avait pas été freiné par la généralisation des vidéos dites « émotionnelles» – «Ce nain tétraplégique apprend qu’il a un cancer : sa réaction va vous faire pleurer.» – et du phénomène « So cute!» dont le concept éditorial était principalement basé sur la prolifération de chatons." (Superflus, page 68-69)